Merlin, le fou des bois

Merlin est un personnage qui fascine, et qui est pourtant difficile à définir. Est-il en effet, enchanteur, magicien, ou bien druide, devin, prophète ?

Le personnage de Merlinus est un personnage légendaire qui apparaît pour la première fois dans l’Historia Regum Britanniae de Geoffrey de Monmouth. Celui-ci a été rédigé en langue latine entre 1135-1138 et décrit le personnage de Merlin comme un prophète de la cour du Roi Arthur, qui le suit au combat lors des campagnes de guerre et qui répond à son appel. Ce dernier semble ainsi être une sorte de devin à la demande, parfaitement à la disposition du roi, et dont on ne sait rien d’autre que [1]cela.

La deuxième apparition de ce personnage se fait dans un ouvrage du même auteur, Geoffrey of Monmouth, intitulé Vita Merlini. Bien qu’ayant été rédigés par le même auteur, le Merlin évoqué dans l’Historia Regum Britanniae et le Merlin évoqué dans la Vita Merlini ne semblent pas être le même personnage, au-delà de leur qualité de prophète et leur nom. En effet, comme nous l’avons évoqué, le Merlin d’Historia Regum Britanniae est un prophète entièrement au service et à la disposition du roi Arthur, alors que le Merlin de la Vita Merlini est un personnage libre, fou, qui n’évoque jamais le roi Arthur et qui ne semble pas du tout disposé à rejoindre sa cour, et encore moins à accompagner Arthur à la bataille.

Lailoken et Merlinus de la Vita Merlini, le même personnage ?

Le personnage de Merlinus évoqué dans l’Historia Regum Britanniae est donc irréconciliable avec celui décrit dans la Vita Merlini. Ce dernier est par ailleurs souvent mis en lien avec le personnage de Lailoken qui est présent dans la vie de saint écossaise la Vita Kentigerni1, personnage que Philippe Walter désigne comme « le jumeau mythique de Merlin » [2]. Il semblerait en effet que le Merlinus tel que décrit dans la Vita Merlini et Lailoken partagent de nombreux points communs. Le premier d’entre eux est la folie provoquée par un massacre ou une bataille et la fuite dans les bois qui s’en suit. Les deux personnages font des prédictions qui ne sont pas prises au sérieux, particulièrement celle de la triple mort (Lailoken prédit la sienne et Merlinus celle d’un autre) et la réalisation de cette triple mort leur rend leur crédibilité. Leurs prédictions sont également précédées d’un rire, qui interpelle, et une fois annoncées, elle leur permet de regagner leur liberté.

Un druide devin ?

Philippe Walter évoque également le fait que Merlinus serait « la figure du druide divin qui se trouve illustré ou recomposé à la manière médiévale et confrontée au christianisme [3]» ainsi qu’un personnage archaïque et pan-celtique conservé dans la mémoire populaire. Il me semble cependant qu’associer Merlinus à un druide est aller bien trop vite en besogne, particulièrement si cette association pan-celtique se base sur des textes qui peuvent parfaitement avoir été influencés les uns par les autres.

Walter présente en effet Merlinus, Lailoken et Suibhne [4] comme des « Analogues celtiques [5]» qui reflètent un passé pré-chrétien, une sorte d’ombre des druides qui aurait continué d’exister dans la tradition populaire. En cela, il s’appuie sur le long dialogue entre Merlin et Taliesin dans la Vita Merlini, qui révèle des connaissances en astrologie. Il affirme ainsi que « le long exposé des connaissances encyclopédiques est une forme cléricale et médiévale de l’antique science druidique. » Il est évident que ce texte est difficilement interprétable, particulièrement le passage du dialogue de Taliesin avec Merlinus, il ne me semble toutefois pas cohérent d’envisager que le savoir druidique ait pu être transmis de manière orale sur plus de dix siècles avant d’être écrit par Geoffrey de Monmouth, comme l’affirme Philippe Walter [6].

Il est certain que l’on retrouve des parallèles entre Merlinus, Lailoken et Suibhne, particulièrement la folie provoquée par une bataille, la fuite dans les bois, le motif de la triple mort, le cocuage du fou, mais il est également nécessaire de pointer du doigt les différences avant de considérer que les trois personnages sont des équivalents pan-celtiques.

Suibhne, un personnage à part

Le texte irlandais de la folie de Suibhne, Buile Suibhne, que Walter met en parallèle avec les personnages de Lailoken et de Melinus est censé se dérouler au Ve siècle mais a été écrit entre le XIIIe et le XVIe siècle. L’histoire de Suibhne et de la bataille de Mag Roth lors de laquelle il perd l’esprit est cependant mentionnée brièvement dans des manuscrits du IXe-Xe siècle, dont le livre d’Aicill, un traité juridique [7]. Ce texte, contrairement aux deux autres est composé en irlandais et a été retrouvé dans trois manuscrits.

La folie de Suibhne, dont Walter affirme qu’elle fait écho à celle de Merlinus, fait également écho à celle d’Yvain, dans le chevalier au lion de Chrétien de Troyes.

Certes, il y a un écho du motif de la triple mort dans le texte de la folie de Suibhne, mais c’est également un motif extrêmement récurrent dans la littérature irlandaise, suffisamment récurrent pour que cela ne soit pas significatif. De plus, le personnage de Merlinus, au même titre que celui de Lailoken est un personnage christianisé, puni par la volonté divine et qui n’hésite pas à prendre Dieu pour témoin. Le personnage de Suibhne, quant à lui, est un personnage purement païen, qui est condamné par la volonté divine en raison de son attaque envers l’église, le psautier et le clerc de St Ronan [8]. Ce n’est qu’au moment de sa mort qu’il ne reconnaît le Christ [9], et non pas durant sa vie comme le font les deux autres personnages. [10]

La guérison de Merlin et le Lailoken conclut les deux épisodes (Lailoken meurt et Merlinus s’installe définitivement dans la forêt) mais ce n’est pas le cas de Suibhne, qui lui est assassiné à la suite d’un quiproquo, avant d’avoir pu recouvrer la raison [11]. La mort du personnage de Suibhne est cependant obscure, en raison d’une incohérence dans le texte. En effet, après avoir été déclaré mort, celui-ci parle à son meurtrier et demande à communier, avant de mourir à nouveau. Peut-être cela est-il du à un rajout plus tardif dans le manuscrit.

Enfin, le dernier aspect qui différencie Merlinus de Lailoken et Suibhne, cette fois, est leur réaction à la solitude des bois. Merlinus recherche la paix que lui apportent les bois, il ne souffre d’y vivre que pendant l’hiver où il ne trouve rien à manger. Lailoken quant à lui est dans le même cas que Suibhne, la vie dans les bois est une punition divine, qu’il subit et dont il souffre

Le motif irlandais du fou des bois

Suibhne semble s’apparenter plus au motif irlandais de l’homme fou des bois, le sauvage [13], et, pourquoi pas au personnage d’Yscolan gallois et de Skolvan breton [14], ou l’on retrouve le motif du personnage anti-chrétien qui jette un psautier dans un lac [15].

Bibliographie

  • Bishop, C. Text and Transmission in Medieval Europe, Cambridge Scholar Publishing 2007
  • Bromwich, Rachel, Troedd Ynys Prydein, University of Wales Press 1961
  • Carey, J. Buile Suibhne : perspectives and reassessments, London 2014
  • Frykenberg, B.R. « Suibhne, Lailoken, and the “Taídiu” » dans Proceedings of the Harvard Celtic Colloquium 1984, pp. 105-120
  • Laurent, D. La gwerz de Skolan et la légende de Merlin, Maisonneuve et Larose 1972
  • Monmouth, Geoffrey of, History of the Kings of Britain, Penguin Classics, 1966
  • Shaw Sailer, S. « Suibne Geilt: Puzzles, Problems, and Paradoxes » The Canadian Journal of Irish Studies 1998, pp. 115-131
  • Thomas, N. « The Celtic Wild Man Tradition and Geoffrey of Monmouth’s “Vita Merlini”: Madness or “Contemptus Mundi?” » dans Arthuriana, Essays on Merlin 2000, pp. 27-42
  • Walter, Philippe, Le devin maudit, Ellug, 1999
  • Walter, P. « Merlin, le loup et saint Blaise » dans Mediaevistik 1998, pp. 97-111
  • Eson, L. « Odin and Merlin: Threefold Death and the World Tree » dans Western Folklore 2010, pp. 85-107

Footnotes

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Published  27 March 2018
Updated  17 April 2018


Contributor
  • BOUCHER—DURAND
    Myrzinn Boucher-Durand est titulaire d’un Master d’études celtiques antiques obtenu à l’UBO ainsi que d’une licence de Breton. Actuellement étudiante (...)