La tour et les deux dragons : vers un emblème national

Cet article portera sur la comparaison de l’épisode de la tour du roi Vortigern et du combat des deux dragons à partir de sources en latin, ancien français et moyen gallois. Ce passage passera à la postérité notamment par le drapeau du Pays de Galles, qui fait gloire au dragon rouge, symbolisant les bretons.

Introduction

Parler de l’épisode de la tour et des deux dragons revient plutôt à aborder une double tradition. En effet, même si le passage le plus célèbre est celui qui fait intervenir le roi Vortigern, il existe au travers du conte gallois Lludd a Llefelys –et c’est la seule trace que nous ayons de ce récit- ce que l’on pourrait appeler une sorte de « pré-histoire ». Le lien se fait dans l’Historia Regum Britanniae [1] de Geoffroy de Monmouth, et plus exactement via les paragraphes 53, puis 108, 111 et 112.

Le début du conte reprend presque mot pour mot le §53, en changeant toutefois certains noms, notamment le roi Heli de l’HRB qui devient Beli Mawr (une figure connue du patrimoine gallois), et évidemment l’adjonction du quatrième fils, Llefelys. Cette similarité s’explique par le rattachement du conte à la version galloise de l’HRB, le Brut y Brenhinedd, conservé dans le manuscrit Llanstephan 1 du début du XIIIe siècle : l’histoire est reprise là où Geoffroy de Monmouth l’avait laissée, pour faire place à la matière brittonique.
Ce qui est à la fois intéressant et important, c’est de comprendre que la pré-histoire du récit de Vortigern et de sa tour n’est conservée que dans des manuscrits plus tardifs que l’épisode chronologiquement plus avancé ; nous avons une sorte de chiasme temporel des versions.

Lludd a Llefelys [2] nous conte alors l’histoire de deux frères, où l’un –Lludd- devient roi de Bretagne, et l’autre, Llefelys, roi de Gaule par alliance. Vient alors un jour où le royaume de Lludd est victime de trois fléaux, « teir gormes » (l.30) : le premier « fut l’arrivée d’un peuple nommé les Coranieid », le deuxième se présente sous la forme d’un cri effroyable poussé à la May Eve, et le troisième est incarné par un magicien (« gwr lleturithawc ») qui vole les vivres de la cour. L’intrigue consistera donc à régler ces trois fléaux, par l’intermédiaire de Llefelys.

Ce qui nous intéresse particulièrement dans ce conte, c’est le deuxième fléau : ce cri terrifiant s’avère être celui de deux dragons qui se battent, chacun des dragons représentant un peuple, les bretons contre les saxons. Et ce passage entre par conséquent en résonance avec celui précédemment évoqué du roi Vortigern qui, voulant construire une tour qui s’effondrera sur elle-même chaque nuit, devra recourir aux conseils de Merlin pour bâtir son édifice et alors tomber sur lesdits dragons. Pour traiter cet épisode, nous allons nous baser sur l’Historia Regum Britanniae de Geoffroy de Monmouth (XIIe siècle), sur l’Historia Brittonum de pseudo-Nennius (qui consiste in fine en une compilation de textes très certainement de plusieurs auteurs) du IXe siècle, et sur le roman de Merlin de Robert de Boron, daté du XIIIe siècle. Plus spécifiquement, nous allons étudier ici dans quelle mesure –sur un plan comparatif-, ces épisodes de traditions différentes sont empreints des mêmes chevilles narratives et restituent un récit en forme d’écho. À cet égard, nous allons d’abord considérer le traitement des personnages et des lieux, ce qui permettra de nous attarder sur la logique narrative sous-jacente pour terminer par la question des enjeux que soulèvent ces passages.

Personnages et géographie : au service de l’immersion

Le sage et le roi

Que cela soit dans Lludd a Llefelys ou dans les autres versions, deux figures archétypales entrent en compte : le sage, prophète et magicien, et le roi, qui a besoin d’aide pour résoudre ses projets. À ce titre nous avons donc deux couples qui se forment : Lludd et Llefelys d’un côté contre Vortigern et Merlin de l’autre. Ces deux figures sont interdépendantes et servent à la logique du récit : sans roi dans le besoin, l’autorité magique ne peut montrer ses pouvoirs, et sans représentant du savoir, le roi –et donc avec lui l’intrigue- ne peut avancer.
Ceci dit, alors que les pouvoirs de Merlin sont quelque peu justifiés, ceux de Llefelys semblent n’être là qu’à titre de moteur narratif. Le premier est un enfant sans père, qui déjà par ce statut possède des vertus sacrificielles, mais si l’on prend en compte l’entièreté du Merlin de Robert de Boron, on apprend que la vie de Merlin est vouée à la religion, à la magie, ne serait-ce que par sa naissance. Pour le second, hormis là aussi une naissance obscure [3], le texte ne nous éclaire pas plus : Llefelys sait les choses –de façon très détaillée puisqu’il fournit une sorte de liste d’instructions-, et c’est tout.

Par ailleurs, il est intéressant de noter que dans toutes les versions de l’épisode de Vortigern s’esquisse de façon chronologique l’apparition et l’affirmation de la figure arthurienne ô combien classique de Merlin, et ce par le nom du personnage. Le texte de pseudo-Nennius fait apparaître un enfant nommé Ambrosius, qui par la suite est connu sous le nom de Merlin-Ambrosius dans l’HRB, et enfin le roman de Robert de Boron fait place à Merlin en tant que tel.

Vortigern et les deux dragons
Enluminure d’un manuscrit du XVème siècle de l’Historia Regum Brittaniae de Geoffroy de Monmouth montrant le roi Vortigern et les deux dragons se battant au fond du puits

Échos géographiques et goût de la précision

Puisque Lludd a Llefelys est la pré-histoire des versions avec Vortigern, il est légitime de penser qu’il y a une correspondance géographique entre les différents lieux de l’action ; ceci est à la fois vrai et faux. Dans la logique narrative, l’endroit où le roi Vortigern veut faire construire sa tour est effectivement l’endroit où Lludd a dû enterrer les dragons pour régler le second fléau, mais il y a tout de même quelques divergences, surtout dans les détails de « l’excavation ».

Si nous revenons au conte de base, ie Ll&Ll, il transparaît tout d’abord un véritable goût de la précision dans l’évocation des lieux : pour trouver en premier lieu les dragons, Lludd doit mesurer l’île de Bretagne dans sa longueur et sa largeur avant de prendre comme point exact l’intersection des deux « lignes » ainsi créées. Ensuite, une fois le combat des deux dragons terminé, Lludd a pour tâche de les enterrer dans l’endroit le plus sûr de son pays, et il est très clairement indiqué que cet endroit se nomme « Eryri », puis « Dinas Emreis », ou encore « Dinas Ffaraon Dandde » [4]. Quelques recherches archéologiques ont montré qu’un lieu nommé Dinas Emrys, dans l’actuelle région du Gwynedd (plus précisément dans le Snowdonia) pourrait potentiellement être lié à cet épisode, en ce que certains éléments ressemblent fortement aux descriptions du lieu de l’Historia Brittonum.

Et c’est donc à cet endroit précis que Vortigern aurait souhaité bâtir sa tour, sans savoir que les dragons en-dessous l’en empêcheraient. Là où les divergences apparaissent, c’est dans la condition de détention des dragons : Lludd avait enfermé les dragons –alors métamorphosés en cochons et enroulés dans un voile de soie- dans un coffre de pierre, mais lorsque le roi Vortigern les dévoile, ils sont dans des conditions bien différentes, qui varient selon les textes. Ceci semble montrer qu’une fois encore, même si Ll&Ll est censé se dérouler bien avant, la rédaction du texte et son rattachement à l’Histoire de la Bretagne sont ultérieurs, et répondent certainement à des symboliques et des enjeux propres à la tradition galloise.

Une logique narrative témoin de schémas mentaux communs

Les métamorphoses

Avant de revenir à cette question des divergences dans l’enchaînement des actions, il paraît important de s’attarder sur l’évocation des formes animales et des métamorphoses sous-jacentes. Ce que l’histoire a retenu des récits, c’est le combat de deux dragons, dragon qui figure d’ailleurs sur le drapeau actuel du Pays de Galles à partir de cette histoire. Néanmoins, dans les textes latins, ce n’est pas le mot « dragon » qui est employé, mais « vormes » ou « serpens ». La forme initiale des créatures se rapproche finalement plus du serpent, voire du vers, que du dragon ; il va falloir attendre l’HRB pour avoir la mention du terme « draco » : « […] egressi sunt duo dracones, quorum unus erat albus et alius rubeus. » [5].

Il est à noter que dans l’Antiquité, les monstres se fondent souvent dans une même catégorie englobant très souvent créatures serpentines et reptiliennes. De ce bestiaire, le Moyen Âge aurait semble-t-il privilégié la figure du dragon, cristallisant ensemble paganisme et chrétienté : le dragon et ses flammes symbolisent à merveille la créature infernale, d’où le glissement progressif de la description des « monstres ».
En définitive, on ne trouve les dragons que pour le combat en lui-même, puisque même dans Ll&Ll, Lludd les voit à travers le voile comme des « créatures monstrueuses » [6], puis seulement après ils « monteront dans les airs sous leur forme de dragons », pour finir par se transformer en « petits cochons » une fois qu’ils seront fatigués par leur combat. On trouve toute une esthétique de la métamorphose qui sert en quelque sorte à marquer les étapes transitoires du récit : le passage d’une forme à l’autre semble incarner le combat en lui-même, où les deux nations ennemies doivent se transformer en créatures monstrueuses pour pouvoir se battre et fixer le destin de la Bretagne.

La tour de Vortigern et le combat des deux dragons
Folio 25 du manuscrit British Library MS Egerton 3028 du XIVème siècle, extrait du Roman de Brut de Wace et enluminure montrant la tour du roi Vortigern et les deux dragons

Enchainements des actions

La question de la forme des créatures mise à part, nous pouvons retourner à la logique diégétique de ces deux épisodes miroirs, où il est possible de dresser une liste de similitudes et de différences inhérentes –pour la plupart- à l’époque d’écriture. Tout d’abord, que cela soit dans la version Ll&Ll ou dans les autres, on trouve le thème du puits : pour trouver la cause du mal, les dragons en somme, il faut creuser, et ce toujours sur le conseil de l’autorité magique, soit Llefelys ou Merlin.

Ensuite, il y a toujours un intermédiaire qui permet de voir les dragons, et c’est là où les divergences s’installent. Comme nous l’avons dit, dans Ll&Ll, à la fin de l’histoire les dragons sont enfermés ensemble dans un coffre en pierre, mais lorsque Vortigern les découvre, ils sont séparés : chez pseudo-Nennius, ils se trouvent dans des vases.

Aucun ne mentionne de voile : est-ce à dire que dans l’imaginaire gallois, pour se transformer les créatures ont besoin de passer à un autre plan, aussi bien physiquement qu’allégoriquement ? Le voile paraît alors être la figure idéale : tendu et à l’horizontale, les dragons le traversent pour parvenir au monde du réel. Il est alors intéressant de considérer que le voile sera le premier rempart lorsque Lludd aura à les enfermer dans l’endroit le plus sûr du pays : ce voile semble alors permettre de voir les dragons, mais également de les « conserver » dans la réalité, pour les emprisonner.

Enjeux du récit : victoire sur le fond contre victoire sur la forme

Question de la victoire et de sa signification

Par ailleurs, ce qui vient en premier lieu à l’esprit lorsque l’on parle de l’épisode de la tour, est la bataille entre les deux dragons. C’est un invariant : celle-ci est présente dans la pré-histoire comme dans le passage avec le roi Vortigern, et montre la même dualité dragon blanc contre dragon rouge, ou autrement dit, dragon saxon contre dragon breton (avec cependant la particularité du roman de Merlin, où le dragon rouge représente Vortigern et le dragon blanc les fils du roi Constant). Ceci étant dit, la question de la victoire n’est pas traitée de la même manière dans les différentes œuvres ; de façon globale, les versions où figure Vortigern sont plutôt manichéennes, quand l’issue du combat ne semble pas particulièrement importante dans le conte gallois.

Toujours est-il que l’époque d’écriture des variations de l’épisode semble en quelque sorte conditionner le vainqueur, même si cela apparaît rétrospectivement. Chez Nennius, c’est le dragon rouge -le dragon des bretons donc- qui remporte le combat. En revanche, dans tous les autres récits, y compris Ll&Ll, c’est le dragon des saxons qui a le dessus. Si l’on pose les dates d’écriture, on peut avancer une hypothèse selon laquelle l’histoire influencerait ici la fiction. L’Historia Brittonum datant du IXe siècle, l’histoire se construit encore, les saxons ne sont pas encore durablement installés sur l’île britannique, il y a donc encore un espoir pour le retour d’une souveraineté bretonne, contrairement aux autres versions présentées ici, rédigées entre le XIIe et le XIVe siècle, qui savent comment l’Histoire a évolué.

Question des enjeux des traditions respectives

Toutefois, la poursuite du récit après le combat des dragons semble parfois éluder les enjeux d’un tel évènement –ou tout du moins les rendre obscurs. Dans l’Historia Brittonum, une fois que Merlin a expliqué que chaque dragon représentait un peuple, et que le dragon rouge des bretons allait l’emporter sur les saxons, le récit se poursuit sans donner plus de signification à l’épisode. Dans l’HRB, Geoffroy de Monmouth embraye immédiatement avec les prophéties de Merlin, difficiles à suivre, mais qui rendraient compte de ce qu’implique la victoire du dragon blanc sur le rouge. En revanche, dans le roman de Merlin de Robert de Boron, ce passage des deux dragons devient véritablement un ancrage arthurien, puisque Merlin annonce à Vortigern sa destinée d’être, à l’instar du dragon rouge, consumé par la puissance des fils de Constant. Par conséquent, le recours à des créatures monstrueuses pourrait légitimement symboliser la rage de deux peuples –ou deux familles de souverains- qui s’affrontent pour un droit à la souveraineté.

Le conte gallois Lludd a Llefelys ne peut, dans cette perspective, être traité de la même manière sur ce sujet. Le passage des deux dragons fait véritablement partie du « tout » du conte, et à cet égard doit être considéré comme nécessaire à l’accomplissement du récit. Ici, le recours aux créatures monstrueuses sert non seulement à rattacher la tradition galloise à la tradition arthurienne, mais également –et surtout- à tester la valeur du héros et à faire avancer la mécanique diégétique. Lludd doit affronter trois fléaux, les dragons deviennent alors indissociables des deux autres, et c’est dans cette globalité que peut être envisagée la valeur de Lludd, qui en quelque sorte rétablit un état du monde en ayant le dessus sur ces fléaux. Que ce soit le dragon rouge ou le dragon blanc qui gagne, là n’est pas la question : le grand vainqueur est Lludd, en tant que héros du conte.

Notes

[1Pour des raisons de commodités, l’Historia Regum Britanniae de Geoffroy de Monmouth sera par la suite abrégée par le sigle HRB.

[2De la même manière, Lludd a Llefelys pourra être trouvé sous la forme Ll&Ll.

[3Cyfranc Lludd a Llefelys, Roberts, Brynley F. (ed.), Dublin, Institute for Advanced Studies, 1975 : « A herwyd y kyuarwydyt, petweryd mab idaw uu Lleuelis. », que l’on peut traduire par « Et selon les histoires, il avait un quatrième fils nommé Llefelys. »

[4Ibid. À ce sujet, voir la page 36 de l’introduction.

[5Geoffrey of Monmouth, The History of the Kings of Britain, An Edition and Translation of De Gestis Britonum, Reeve, Michael D. (ed.), Wright, Neil (tr.), Woodbridge, The Boydell Press, 2007, p. 145

[6Cyfranc Lludd a Llefelys, Roberts, Brynley F. (ed.), Dublin, Institute for Advanced Studies, 1975, p. 4 : « yn rith aruther aniueileit »

Published 16 April 2018
  • by Tiphaine Lodier est actuellement étudiante en master Langues et Sociétés parcours Mondes Celtiques Médiévaux à l’Université de Bretagne (...)
(Edited 17 April 2018)

Bibliographie

Éditions de référence

  • British History and the Welsh annals, Nennius, Morris, John (ed. / tr.), London, Rowman & Littlefield, 1980
  • Cyfranc Lludd a Llefelys, Roberts, Brynley F. (ed.), Dublin, Institute for Advanced Studies, 1975
  • Geoffrey of Monmouth, The History of the Kings of Britain, An Edition and Translation of De Gestis Britonum, Reeve, Michael D. (ed.), Wright, Neil (tr.), Woodbridge, The Boydell Press, 2007
  • Le roman de Merlin en prose, Robert de Boron, Füg-Pierreville, Corinne (ed. / tr.), Paris, Honoré Champion, 2014
  • The Mabinogion, Jones, Gwyn (ed. / tr.), Jones, Thomas (ed. / tr.), London, Everyman’s Library, 1949