Mordred : archétype du traître ou outil divin ?

Mordred reste dans la légende arthurienne comme le figure du traître et celui qui tua de sa main le roi Arthur à la bataille de Camlann. Mais en se penchant sur les textes et l’évolution de ce sombre personnage dans la tradition, il semblerait que ce ne soit pas aussi simple...

Arthur et ses chevaliers ont laissé une marque indélébile dans la littérature et ce depuis le Moyen-Age. Leur histoire s’est transmise à travers des versions différentes, et dans des langues diverses ainsi se renouvelant sans cesse. Cependant, le grand roi Arthur a connu une fin tragique de la main d’un homme, un autre chevalier et membre de sa famille : Mordred. Ce dernier est celui qui détruisit la table ronde par trahison, celui qui mit fin au mythe au prix de sa propre vie.
L’homme qui porta le coup fatal au roi de Bretagne n’est vraiment connu que par sa naissance et sa mort, le reste de sa vie étant mis de côté. Il reste néanmoins un personnage très intéressant, qui n’est pas uniquement représenté sous un mauvais jour et éclaboussé par le déshonneur de la traîtrise et du meurtre, mais parfois sous une lumière neutre. Il s’agit ici de présenter les circonstances de sa naissance, qui prennent un tournant avec Mort le roi Artu qui, nous le verrons, introduit la notion d’inceste dans la conception du personnage. Ensuite il est primordial de s’intéresser au motif de la trahison et le rôle actif de Mordred dans celle-ci en comparaison avec sa faible présence dans le reste des récits.

C’est avec Geoffroy de Monmouth et son Historia Regum Britanniae en 1136 que nous avons la première indication sur l’identité et la filiation de ce personnage. Il y est présenté comme le neveu du roi Arthur, fils de sa sœur Anna et du roi Lot. Ce texte ayant servi de source et de modèle pour de nombreux auteurs du Moyen-Age, ce fait restera identique dans les récits suivants. Autrement dit, il ne sera donné que peu de précisions sur sa naissance, l’élément important et généralement souligné étant qu’il est le neveu d’Arthur, comme on peut le voir dans le Breuddwyd Rhonabwy.
Dans le Roman de Brut de Wace du milieu du XIIe siècle il est juste précisé qu’Anna et Lot ont également comme fils Gauvain, lui aussi célèbre chevalier de la table ronde. Plus tard avec le Merlin de Robert de Boron, d’autres frères de Mordred sont introduits : Agravain, Guerrehes, Gaheries. Jusque là, la continuité des sources concernant Mordred semble assez clair, Geoffroy de Monmouth étant la base. Mais au un tournant dans le mythe et la nature du personnage ne tarde pas à intervenir.
En effet, la Mort le roi Artu, faisant partie du cycle de la Vulgate datant du début du XIIIe siècle, et les autres versions de la Morte d’Arthur introduisent la notion d’inceste. Ce thème, ou motif, va avoir un impact certain sur l’interprétation de la fin du royaume de Bretagne et sur la destinée d’Arthur. Dans ce texte Mordred est le fruit de l’inceste entre Arthur et sa demi-sœur, nommée cette fois-ci Morgawse mais toujours épouse du roi Lot. Ni Arthur ni sa sœur ne connaisse leur lien de parenté, il ne s’agissait ‘que’ d’un adultère. Après cet épisode, Arthur fera un rêve prophétique expliqué par Merlin qui lui révèle que l’enfant qui naîtra de son péché causera sa perte. Alors, Arthur prend une décision des plus surprenantes par rapport à son caractère. Merlin lui dit que l’enfant va naître le premier Mai et il décide donc de rassembler tous les nourrissons nés ce jour là et de les mettre sur un navire pour les confier à la mer. Cette réaction, rappelant Hérode, est un décalage certain avec le roi bienveillant auquel nous avons l’habitude. Une explication pour cette addition à l’histoire a été proposé par plusieurs universitaires. Elle serait à trouver dans la légende du pape Grégoire, car celle-ci avait eu énormément de succès. Il est donc probable qu’elle ait servi d’inspiration pour la naissance de Mordred. Malgré sa naissance digne d’un héros de l’antiquité, comme le développe de façon détaillé Ted Paul Reed dans son mémoire sur le sujet, il reste dans les mémoires comme le déshonoré, celui qui trahit son propre sang.

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Cette étiquette de traître, Mordred l’obtient dès Geoffroy de Monmouth et dans les triades galloises où il est mentionné au XIIe siècle, dans lesquelles il est cité parmi les

Rien d’étonnant en cela : il se rebelle non seulement contre son roi mais aussi contre sa propre famille. De plus, au début de la tradition Arthurienne, c’est avec Mordred et non Lancelot que la reine Guenièvre commet un adultère. Il serait donc normal de s’attendre à voir Mordred dépeint comme l’antagoniste principale de la légende, la figure sombre du cycle. Cependant, en se penchant sur les textes, cela ne semble pas toujours si évident, au point que certains présentent le chevalier comme ayant le potentiel d’un héros selon les définitions classiques. Cette affirmation se base fortement sur les textes de la Mort le roi Artu, et en particulier Le Morte Darthur de Malory qui présente des aspects tout à fait particulier. En effet, en suivant le raisonnement de Ted Paul Reed, mentionné plus tôt, dans cette version Mordred possède de fortes caractéristiques de héros potentiel de par sa naissance atypique. Il s’appuie pour cela sur les différents points définissants les circonstances de la naissance d’un héros comme définis par Lord Ragan, Otto Rank et Freud.
Outre cette spécificité, au moment de la trahison elle-même, certains éléments sont à relever. Chez Geoffroy de Monmouth, il est dit que Mordred s’allie aux Saxons, aux Pictes, aux Scots et “ceux remplis de haine à l’égard de son oncle”, ce qui est repris par les auteurs suivants. Il est intéressant de voir que malgré la grandeur du roi Arthur, les peuples qu’il a conquis (Pictes et Scots) sont prêts à se rebeller contre lui.
Plus tard, afin d’éviter le conflit et de contrer la prophétie néfaste décryptée par Merlin à partir des rêves du roi, une proposition est faite au traître. On lui offre des terres en échange d’un arrêt des hostilités, ainsi que la couronne après la mort de son père, ce qu’il est prêt à accepter. Un rendez-vous est organisé, mais l’ordre est donné dans les deux camps de rompre l’accord au moindre signe d’agression. Évidemment, ce qui devait arriver arriva, et une vipère vient mordre l’un des chevaliers, il n’est pas précisé de quel camp, qui tire son épée et déclenche la bataille. L’idée qui est véhiculée par cet épisode est important dans la caractérisation du personnage, parce qu’elle implique que la chute du royaume, bien qu’initiée par Mordred, est finalement causée par un élément extérieur hors du contrôle des deux belligérants, comme par exemple l’hybris, chez Mallory.
On se retrouve donc ici face à une représentation de la trahison de Mordred en deux temps. Dans un premier temps, il est présenté incontestablement comme la figure du traître, celui qui s’est déshonoré. Puis, que ce soit dans les Mabinogion gallois ou dans les textes anglais et du reste de l’Europe reprenant la Mort le roi Artu, il devient un personnage beaucoup plus ambivalent.

Pour conclure, que ce soit du point de vue de sa naissance, ou celui de sa trahison, l’histoire de Mordred observe un tournant net au XIIIe siècle. A cette époque, son personnage se développe vers un caractère bien plus ambigu et son ‘crime honteux’, comme il est dit chez Geoffroy de Monmouth, revêt un aspect presque divin, dirigé par des éléments extérieurs qui échappent aux deux protagonistes. Mordred le traître devient donc ici la personnification de la punition divine de son père, abandonnant ainsi la complète responsabilité de la chute du royaume qui lui incombait auparavant.

Bibliographie

  • Site de la BNF : https://data.bnf.fr/fr/11960397/geoffroi_de_monmouth_historia_regum_britanniae/
  • Guest, Charlotte (trad.), The Mabinogion, Sandycroft Publishing, Germany, 2014 (première édition 1838), p. 70
  • Bruce, James Douglas, “Mordred’s incestuous birth’, in Medieval studies in memory of Gertrude Schoepperle Loomis, Slatkine Reprints, Genève, 1974 (première édition New York, 1927), pp.197-208
  • Luce, Siméon, ‘Vie du pape Grégoire le Grand, légende française, par Victor Luzarche’, in Bibliothèque de l’école des chartes, tome 19, 1858,pp. 102-103.
  • Bromwich, Rachel, Triodd Ynys Prydein, University of Wales press, Cardiff, 1961, pp 132-133
  • Geoffroy de Monmouth, Laurence Mathey-Maille (trad.), Histoire des rois de Bretagne, Paris, Les Belles Lettres, 1992

Published  2 April 2019
Updated  1 April 2019


Contributor
  • Scapin
    Etudiante en master Langues et Culture Celtiques en Contact, branche médiévale, se passionne pour l’Irlande et les manuscrits obscurs de moines (...)