Les représentations sociales des langues minoritaires

Comment s’articulent le marché linguistique et la place des langues minoritaires et de leurs représentations.

Introduction

Les langues sont des objets sociaux, qui entrent en compétition dans un marché linguistique, elles font l’objet de représentations sociales qui sont elles-mêmes en compétition sociale, comprenant habitus, domination symbolique, etc.

Ces notions sont d’autant plus intéressantes lorsqu’on parle des langues celtiques (breton, gaélique irlandais, gaélique écossais, gallois) puisqu’elles sont toutes plus ou moins considérable comme des langues minoritaires, c’est-à-dire des langues qui ne sont parlées que par une minorité de la population d’une entité étatique, dans la majorité des cas elles ne sont pas ou peu reconnues par l’État et cohabitent avec une langue majoritaire, qui est la langue nationale. (Le cas du gaélique irlandais étant assez unique du fait de sa reconnaissance comme langue nationale, mais de sa pratique et du nombre de locuteurs qui sont clairement ceux d’une langue minoritaire).

Nous allons donc voir sous un angle Bourdieusien le rôle et le fonctionnement du marché linguistique qui est articulé autour de l’habitus linguistique et des dominations symboliques. Ensuite, après avoir éclairé le rôle du marché linguistique dans les représentations sociales des langues, nous nous poserons les questions de pourquoi et comment étudier les représentations sociales des langues.

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I Le marché Linguistique

a) Domination symbolique

La langue est un des champs sociaux où s’exerce une domination légitimée et où les violences symboliques prennent place. Cette domination légitimée prend d’autant plus de sens lorsqu’on parle des rapports entre langue majoritaire et langue minoritaire. En effet, dans ce type d’interaction, bien souvent, le locuteur de la langue majoritaire est un locuteur dominant, puisqu’il est porteur de la langue la plus légitime. Cette légitimité de la langue majoritaire est aussi une légitimité liée aux représentations entre la langue majoritaire et la langue minoritaire. On le voit bien dans les interactions entre le breton et le français par exemple :

par les locuteurs eux-mêmes, comme une
nécessité stigmatisée : parler breton voulait dire que
l’on était pauvre et sans grande instruction, et si cette
représentation était assurément l’expression d’un sentiment
d’illégitimité sociale, elle était également la
cause de la domination symbolique subie par les plus
démunis [Bourdieu, 1982]. (Calvez 2012)

b) Habitus linguistique
L’habitus est une structure incorporée qui donne une prédisposition à agir et qui influence l’individu par des stratégies inconscientes.
Pour aller plus loin sur l’habitus, vous trouverez en lien une vidéo d’un entretien de Pierre Bourdieu sur la domination masculine dans laquelle il explique la notion d’habitus :

Dans le cas de l’habitus linguistique, c’est la langue qui va faire l’objet d’espace social où les dominations symboliques vont s’impliquer. C’est ainsi l’habitus linguistique qui va par exemple déterminer le choix et/ou changement de langue dans une situation de bilinguisme (code switching), poussant à une sorte de censure anticipée de la part du locuteur. Ainsi le locuteur va s’auto-censurer et changer de langue. Toute ces stratégies inconscientes poussées par l’habitus sont aussi le fruit de tensions entre les locuteurs dans leur choix de langue et/ou dans leur niveau de langue.

Ces tensions dans les interactions parmi locuteurs bilingues entre langue dominante et langue minoritaire sont bien exposées dans un exemple que donne Bourdieu à propos du béarnais :

Ainsi dans une telle série d’interaction observées en 1963 dans un village du Béarn, la même personne (une femme âgée habitant les hameaux) , qui s’adresse en « français-patoisé » à une jeune commerçante du bourg originaire d’un autre gros bourg du Béarn (donc plus « citadine » et pouvant ignorer ou feindre d’ignorer le béarnais), parle, l’instant d’après, en béarnais à une femme du bourg mais originaire des hameaux et à peu près de son âge. On voit que l’enquêteur, en tant que citadin « instruit » ne peut enregistrer que du français fortement corrigé où du silence et que l’usage qu’il peut faire du béarnais peut sans doute relâcher la tension du marché tout en restant, qu’il le veuille ou non, une stratégie de condescendance de nature à créer une situation non moins artificielle que la relation initiale.
(Bourdieu 1982)

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II Pourquoi et comment étudier les représentations sociales

a) Les enjeux

La notion de représentation sociale des langues se voit théoriser dans les années 50 par Serge Moscovici. Il a construit cette notion à partir du concept sociologique d’Émile Durkheim de «représentation collective» qui s’appuie sur les concepts de « l’objectivation » et de «l’ancrage». Ce concept sera étendu par Moliner, qui va relever l’importance de l’objectivisation pour le sujet qui va s’en servir pour reconstituer le réel et le signifié. (Agresti s. d.).

Lorsque l’on parle de langue minoritaire les enjeux de représentation sont d’autant plus importants que ces langues dites minoritaires sont pour la plupart en concurrence sur le marché linguistique et notamment en concurrences avec une langue symboliquement dominante, et possiblement en concurrences avec différentes variantes de la dite langue (variante dialectale, variation sociale,…) notamment en fonction du niveau de normalisation de cette langue.

L’enjeu principal de la compréhension des représentations sociales des langues est la mise en place de politique linguistique. En effet le langage est bien plus qu’un simple code et porte en lui des rapports de pouvoir symbolique, le langage fait acte, comme l’a souligné Austin. Il cite l’exemple des mariés qui, par leurs « oui », actent symboliquement leur union. (Austin et Lane 1991).

Les représentations sociales sont des constructions collectives qui vont influencer la manière dont les sujets se représentent le monde qui les entourent. Aussi, pour créer une politique linguistique efficace et cohérente, il faut prendre en compte ces représentations sociales des langues. En effet, pour pouvoir changer une situation, toute politique se doit de comprendre les représentations des sujets pour mieux adapter les politiques à ces représentations, pour changer ces représentations.

b) Une méthodologie pour étudier les représentation sociales
Je vais vous présenter brièvement une méthodologie qui permet l’étude des représentations sociales des langues.
Il s’agit d’une méthodologie développée par le docteur Giovanni Agresti. Elle s’articule autour des conflits de représentations qui peuvent exister dans les représentations sociales des langues minoritaires. En effet, en mettant l’accent sur les conflits des représentations, on cherche à stimuler l’engagement du locuteur afin d’apporter de la clarté sur les différentes positions, et étudier l’appartenance ou non à ces représentations de la langue, et ainsi observer les éventuels liens que ces différents positionnements entretiennent avec les catégories socio-professionnelles.

Conclusion

Étudier les représentations sociales des langues minoritaires, c’est étudier les rapports des locuteurs aux langues et à leur(s) langue(s), et donc leurs représentations du monde. C’est comprendre les enjeux du marché linguistique, le poids des interactions sociales et le rôle du symbolique. Et c’est en comprenant tout cela que l’on peut prétendre à la création de politique linguistique signifiante et efficace.

Published 9 June 2022
  • by Étudiant du Master L3C de l’UBO. Spécialisé en sociolinguistique du breton. Mon mémoire porte sur les représentations sociales de la langue bretonne.
(Edited 21 May 2022)

Bibliographie