Cernunnos, les origines du Diable dans le christianisme

Cernunnos est une des divinités les plus marquantes dans le panthéon gaulois, dans la mesure où il est considéré comme le dieu-père, mais aussi par son apparence zoomorphe, qui décontenancera les Romains, mais surtout par les multiples fonctions et natures que lui donne les différents peuples.

Origine de cette divinité et ses fonctions

Cernunnos est une divinité indigène celtique partagée entre la Gaule et les îles Britanniques. Cette divinité archaïque et tellurique était considérée comme le dieu-père chez les Gaulois et est comparée au vieux dieu italique Dis Pater par Jules César dans sa Guerre des Gaules. Ce dernier ne donne pas le nom indigène de notre divinité cornu, ni la description et il se contente de la comparer à un dieu italique, celui qui lui ressemble le plus selon lui. Ces deux divinités proviennent d’anciens panthéons et sont toutes les deux liées aux morts et aux richesses souterraines. En réalité, Cernunnos a plusieurs qualificatifs car les dieux anciens répondaient à des appellations différentes et des images multiples selon les divers groupes humains qui les vénéraient. Ainsi, Cernunnos est qualifié de « seigneur des bêtes sauvages », « seigneur des êtres vivants », « seigneur des bêtes et de la fécondité » autant de fonctions liées à l’absence de texte sur son culte et dont les attributs restent sujet à interprétations. Mais nous pouvons toutefois admettre une ascendance animale, très largement utilisée chez les Gaulois, notamment dans les noms propres comme Matugenos « fils de l’ours ». De plus, nous nous préoccupons ici d’un dieu vénéré par des peuples dont la chasse était une des activités principales. Ainsi, les bois de cervidés attribués à Cernunnos peuvent faire référence au cerf qui était le gibier le plus nourricier mais aussi le maître de la forêt. Ce dieu zoomorphe est adopté par les Romains, dont les dieux sont plutôt anthropomorphes, car il était d’importance majeure pour les populations indigènes gauloises. Ainsi Cernunnos est un dieu très ancien qui gouverne le monde des morts, mais aussi la fécondité terrestre et animale. Il est parfois associé à d’autres dieux tels que Teutatès, qui est le « dieu de la tribu », ou encore Esus et Taranis qui sont considérés comme les doublets de Cernunnos voir une seule et même divinité. En effet, il existe une conception mythique chez les Celtes qui envisage qu’un seul être puisse en réalité unir trois individus en sa personne et qu’il représente le dieu tutélaire de la tribu, son chef et son symbole.

«Du dieu des morts et des richesses souterraines au seigneur des bêtes et de la fécondité.»

La dénomination de Cernunnos

La première occurrence de la dénomination de cette divinité se trouve sur le Pilier des Nautes à Paris, érigé par les Romains entre 14 et 37 de notre ère, sous le règne de Tibère, et où on y trouve l’inscription (C)ERNUNNOS, au-dessus d’un personnage coiffé de bois de cervidé. Cette désignation trouve ses racines dans le proto-indo-européen *k(e)r-n(o) qui signifie « corne ou bois (de cervidé) », qui deviendra en celtique *kornu/kernu, le théonyme *-no- désigne le nom d’un dieu et la terminaison -s qui indique la première personne du singulier. Ainsi de nombreux universitaires s’accordent à dire que Cernunnos signifie « le dieu avec des bois de cerf ». De plus, dans la mesure où nous pouvons analyser par transparence l’étymologie du terme Cernunnos comme «dieu cornu», selon certains chercheurs, Cernunnos ne serait pas un nom mais seulement son titre, contrairement au dieu grec Zeus, par exemple dont le nom vient de la racine indo-européenne *dei- qui signifie « briller » alors que son titre est « Roi des dieux » ou « dieu du ciel et de la foudre ».

RUDD Chris. “Horned god or druid priest?”. Chris Rudd List, 2014
RUDD Chris. “Horned god or druid priest?”. Chris Rudd List, 2014
Cernunnos, le pilier des Nautes.
Cernunnos, le pilier des Nautes.

Sa représentation et ses attributs

Les attributs les plus représentatifs de notre divinité sont les bois et les oreilles de cerf. Mais il est aussi caractérisé par sa grande taille et sa position assise en tailleur, que l’on peut soit associé à la position assise « gauloise » ou à la position de Bouddha, comme nous pouvons l’apercevoir sur le chaudron de Gundestrup. Cette position assise les jambes croisées est qualifiée de « gauloise » car selon Strabon les Celtes avaient pour habitude de prendre leur repas à même le sol sur des jonchées, assis en tailleur (IV, 4, 3).

Cernunnos, Chaudron de Gundestrup
Cernunnos, Chaudron de Gundestrup

Sur le chaudron nous pouvons également distinguer d’autres attributs très importants dans l’iconographie du dieu Cernunnos : le torque gaulois, qui est un objet de parure ou une décoration militaire souvent accordée aux guerriers, symbolisant l’autorité, la puissance et la richesse. C’est pour cette raison que le torque est attribué à Cernunnos qui est un dieu souverain. Ce dernier peut être soit représenté le visage barbu et âgé soit imberbe et juvénile. Il peut également tenir un sac ou une corne d’abondance, influence de l’iconographie romaine. Cette divinité est parfois tricéphale, renforçant ainsi la puissance de cette entité. En effet, le monde celtique privilégie les êtres triples unis en une seule personne. Pour terminer, Cernunnos est accompagné d’un serpent à tête de bélier. Cet animal fabuleux remonterait à une époque antérieure à l’arrivée des Celtes, comme la divinité qu’il accompagne.
On peut également retrouver la représentation de cette divinité sur des pièces de monnaie retrouvées près de Petersfield dans le Hampshire au Pays de Galles. Certains s’accordent à dire que bien que le personnage sur ces pièces ressemble à Cernunnos, il serait en réalité des prêtes ou des druides caractérisés notamment par la roue.

Son image diabolique

L’image de ce dieu cornu aurait inspiré le christianisme pour sa représentation du Diable. En effet, la ramure du cerf va être largement utilisée pour l’illustrer le Diable. Ainsi nous pouvons retrouver cet imaginaire dans une miniature franque du Xe siècle, dans laquelle nous pouvons apercevoir Satan dont la tête est ornée de bois de cerf avec des ailes d’oiseau. On retrouve également cette représentation du Diable cornu dans la série Les nouvelles Aventures de Sabrina sur la plateforme Netflix, racontant l’histoire d’une apprentie sorcière et dans laquelle on distingue un personnage diabolique avec cette fois-ci de cornes de bouc. Il existe une autre explication à l’utilisation d’un personnage cornu comme roi des Enfers, celle proposée par Phyllis Pray Bober en 1951, qui connecterait Cernunnos aux Enfers plutôt qu’à la forêt et donc l’identifierait au dieu romain Pluton, dieu du monde souterrain, qui est lui-même est comparable au dieu paternel et chthonien Dis Pater, évoqué précédemment.
L’investissement de l’image du dieu celte cornu par le christianisme s’explique surtout par le combat entre le paganisme et le christianisme au Moyen Âge. Ainsi ce dernier a interprété Cernunnos, dieu indigène aux bois de cerf comme un dieu païen dont la cohabitation est impossible avec la religion chrétienne alors en pleine expansion.

Published 11 May 2022 (Edited 21 May 2022)

BIBLIOGRAPHIE

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  • LOMBARD-JOURDAN, Anne. Aux origines de carnaval. Odile Jacob, 2005
  • RUDD Chris. “Horned god or druid priest?”. Chris Rudd List, 2014, vol. 103, p. 2-5.